Malgré son excellente qualité, le stéthoscope ne peut faire entendre au médecin le cri sourd qu’elle n’a jamais pu émettre.
Ce cri qui s’est réveillé sous la forme d’une douleur vive comme un coup de poignard planté en plein milieu de sa poitrine.
Il a beau palper et sonder la femme, cet hurlement coincé qui se niche entre son thorax et sa gorge depuis tellement d’années et qui a décidé de se faire entendre cette nuit par une douleur déchirante, lui reste hors de portée.
Il voit bien qu’elle a mal, le médecin.
Elle est là, assise sagement, la main posée sur son cœur, comme pour l’empêcher de sortir de sa cage thoracique.
Respiration haletante et souffle court.
Son teint est livide – comme si elle avait vu un fantôme.
Pour faire bonne figure et essayer de rassurer son monde, elle arbore un drôle de sourire « gentil » qui laisse, malgré tout, transparaître la douleur qu’elle endure.
De courts gémissements étouffés émergent déci-delà de sa bouche crispée lorsqu’elle fait le moindre mouvement.
Son accompagnant lui tient la main très fort, inquiet de la voir dans cet état.
Le souci c’est qu’après examen approfondi, tout semble en ordre.
Rien dans le coeur, rien dans les poumons, ni ailleurs, rien de rien !
Consciencieux, le médecin de garde décide de consulter son supérieur.
Les minutes continuent à défiler.
C’est qu’il est très pris le médecin qui est le supérieur de celui qui l’a examinée.
Après un court échange, ils décident de concert de l’envoyer faire une radio et un électrocardiogramme. On n’est jamais trop prudents.
La femme se prête « au jeu » sans moufter.
Elle se déshabille, se laisse prendre en photo par des appareils froids et métalliques.
Se rhabille.
Sourit au personnel.
Fait tout bien comme il faut, pour déranger le moins possible.
Elle revient auprès de son accompagnant. Plus fatiguée que jamais. Mais souriant légèrement. Pour rassurer. Encore et toujours.
Les heures continuent à défiler. Cette fois-ci pour attendre les résultats.
Et la douleur ? Elle s’estompe de manière inversement proportionnelle à la honte qui grandit en elle.
– Et si je n’avais rien ? Se demande t-elle en secret. Espérant ne pas avoir « fait tout ce cirque pour rien ».
Elle se reprend rapidement, en se disant que ça ne se fait pas d’avoir envie « d’avoir quelque chose ». Qu’elle pourrait s’attirer une vraie maladie grave en pensant de cette manière. Alors elle se ronge deux ongles et scrolle sur son portable pour ne plus penser à ça.
La fatigue aidant, son accompagnant extériorise sa détresse et son impuissance en exprimant de l’agacement.
Il peste contre le système hospitalier et contre l’attente avant de se faire soigner.
Il fait des diatribes contre le gouvernement et sa politique de démantèlement des hôpitaux publiques.
Il poursuit sur l’état du monde ou quelque chose comme ça mais la femme ne l’entend plus vraiment.
Ou plutôt si, elle entend sa voix mais elle n’est plus à même de comprendre ce qu’il dit. Elle est enfermée dans une sorte de bulle qui lui donne l’impression que les sons passent à travers de l’eau, devenant inintelligibles.
C’est un état plutôt cotonneux et pas si désagréable au vu de tout ce qu’elle traverse.
Elle s’y alanguit, ailleurs et nulle part en particulier.
Mais au fond, dans les soubassements, elle sent que tout ça c’est de sa faute.
La douleur, la « ballade à l’hôpital », le temps qu’elle fait perdre à tout le monde.
Et ce sentiment est si insupportable qu’il devient inaccessible. Se nichant quelque part, bien profondément au coeur de son coeur pour ne plus le ressentir.
Au moment où ce « nichement » se fait, la douleur dans sa poitrine s’attise d’un coup. Comme un violent soubresaut.
Mais maintenant elle n’ose plus rien dire. Elle retient sa plainte et ravale ses larmes.
Elle s’efface et s’abstrait d’elle-même.
Encore plus.
Ca va aller, ça va aller, ça va aller…
Son accompagnant n’a rien vu. Il est trop emballé dans son propre discours pour l’avoir vue ou sentie.
Un sourire béat est affiché sur le visage de la femme qui semble écouter son accompagnant et être d’accord avec lui, acquiesçant à chaque fin de phrase comme il se doit.
Son voeu le plus cher à cet instant serait de s’enterrer seule dans une grotte sous une dizaine de couettes et ne plus jamais ressortir de ce sommeil bienfaisant.
Elle voudrait juste que tout s’arrête. D’un coup.
Mieux encore : que tout ceci n’ait jamais eu lieu.
Après 9 heures éreintantes, un interne inconnu au bataillon qui a pris la relève au cours de ce marathon rejoint la femme et son accompagnant arborant un sourire rayonnant :
– Madame, nous avons reçu les résultats de vos examens. Vous n’avez rien ! Vous pouvez rentrer chez vous tout de suite. Voici une ordonnance pour la douleur.
Et voilà, la femme et son accompagnant repartent de cette honorable institution avec un papier à en-tête préconisant 1 gr de paracétamol à prendre toutes les 6 heures pendant 4 jours.
« Et surtout n’hésitez pas à revenir si les douleurs persistent. Nous vous ferons des examens complémentaires. »
Dans la voiture, elle pleure en silence. Son accompagnant exprime son soulagement et bien d’autres choses tout en la conduisant à la maison.
Il ne peut voir ses larmes.
Elle ne peut rien dire.
De sa honte.
De son dégoût pour elle-même.
De la peur qu’elle a de cette douleur « qui n’est rien ».
De ses angoisses dont elle ne sait retracer une origine suffisamment digne pour mériter tout ce tintouin.
De ce cri qu’elle ne sait pas qu’il est enfermé et qui attend que quelqu’un l’entende.
De ce qui lui arrive sans qu’elle sache ce que c’est
et surtout
POURQUOI c’est ?
Mais tout cela,
Tout cela va continuer à mariner.
Et un jour,
Un jour tout cela pourra être reçu
Entendu
Traversé
Transformé
Et faire sens
Parce qu’ainsi en va la Vie qui se cherche.
Seule et accompagnée, la Vie se fraye toujours un chemin jusqu’à Elle.
Jusqu’à nous.
Parfois c’est long.
Une éternité
Parfois ça coûte un mariage
Une maladie
Des ballades à l’hôpital
Une dépression
Un burn-out
Une vie
Des vies
Mais la Vie se cherche, pour se retrouver
Et ça, rien ni personne ne peut l’arrêter.
L’heure de la Re-connexion de la Vie en vous a t-elle déjà sonnée ?